LE DÉSIR TRIANGULAIRE

«L’homme désire toujours selon le désir de l’Autre.»(Mensonge romantique et vérité romanesque)

«Obstacles et mépris ne font donc jamais que redoubler le désir, parce qu’ils confirment la supériorité du médiateur.» (Mensonge romantique et vérité romanesque)

«Bien que l’éloignement géographique puisse en constituer un facteur, la distance entre le médiateur et le sujet est d’abord spirituelle. Don Quichotte et Sancho sont toujours physiquement proches mais la distance sociale et intellectuelle qui les sépare demeure infranchissable.» (Mensonge romantique et vérité romanesque)

 

C’est en lisant des romans que René Girard a non seulement forgé une conception neuve du désir mais aussi et surtout trouvé le point d’appui qui soulèverait le monde de l’anthropologie scientifique, ferait de lui « le Darwin des sciences humaines ». Ce socle a la forme d’un triangle. En effet, les grandes œuvres romanesques révèlent ce que le « mensonge romantique » dissimule ou ne fait que refléter : la présence d’un médiateur qui oriente le désir du sujet vers des objets qu’il est censé désirer lui-même ou posséder. Loin d’être spontané, le désir humain est imité. La relation instaurée par le désir est donc une relation à trois. Le vaudeville et la tragédie mettent en scène ce tiers qui fait obstacle au désir amoureux ou ambitieux du héros mais ne lui donnent jamais qu’un rôle accidentel, alors que sa vraie place est structurelle : sans lui, le désir ne saurait se fixer avec l’intensité requise sur quelque objet que ce soit !

 

Prenons le duo amoureux : Julien Sorel conquiert Madame de Rênal, en pensant à elle comme à une place forte et s’il peut la voir et la désirer sous cet aspect particulier, c’est parce qu’il a pris pour modèle Napoléon. La force attractive du premier livre de René Girard est de nous remettre en mémoire des situations et des personnages que nous pensions bien connaître et que nous découvrons sous un nouveau jour, très différent du halo romantique entretenu par la littérature populaire et le cinéma. Ainsi, nous apprenons à découvrir, sous la spontanéité apparente du sujet désirant, cet Autre qui lui sert de modèle au point de lui dicter sa conduite. La flèche du désir ne va donc pas d’un sujet à un objet mais d’un disciple à un modèle, chargé (à son insu, en général) de lui désigner parmi tous les « biens » de ce monde, celui qui mérite tous ses efforts.

 

Tout duo est un trio, de façon évidente quand le disciple reconnaît l’existence de son modèle, ce qui est le cas de Don Quichotte,  et de façon  dissimulée quand le « sujet »(moderne) refuse de se voir comme un disciple et revendique pour lui-même l’autonomie qu’en réalité, souterrainement, il confère à son ou ses modèles. Le triangle girardien est une structure dynamique où les relations entre les termes importent plus que les termes eux-mêmes. Ainsi, le prestige du modèle, la valeur de l’objet ou la force du désir ne peuvent être pris isolément, ils se renforcent ou périssent ensemble. Si le modèle cesse d’être un obstacle, il perd son prestige et le désir sa force. De là à transformer les obstacles en modèles, il n’y a qu’un pas.

 

Le premier livre de René Girard traite du roman moderne, de Cervantès à Proust. Ce qu’ont en commun Don Quichotte, Julien Sorel, Madame Bovary, Swann, l’éternel mari de Dostoïevski, c’est de désirer quelque chose ou quelqu’un « qui n’est pas leur genre ». Leur désir est « métaphysique », selon René Girard, parce que même s’il se porte apparemment vers des objets désirables, comme l’estime d’autrui, une position sociale élevée, un grand amour, chacun désire en réalité l’impossible : ETRE soi-même quelqu’un d’autre.

 

La nature imitative du désir est généralement dissimulée, aux autres et à soi-même sous l’influence du romantisme, qui tient à la singularité du « moi ». Le moi est d’autant moins un être singulier qu’il reflète à son insu des personnages imités. Dans une société démocratique qui ne hiérarchise pas les relations entre sujets désirants et modèles, l’imitation de n’importe qui par n’importe qui crée les « modes » et encourage le consumérisme. Elle crée surtout un monde concurrentiel où chacun est le rival de tous, où disciples et modèles deviennent interchangeables, des « doubles », ce qui engendre une lutte souterraine des consciences et fait proliférer ces sentiments modernes, selon Stendhal, qui sont « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ».

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